Route du Der

 

 

La route du DERT (ancienne orthographe)

Jusqu'au début du siècle dernier il n'y avait aucune maison sur le côté est de la route (c'est-à-dire, du côté du moulin et des promenades) : cette partie du terroir était en effet occupée sous l'Ancien Régime par les " Biens Communaux " à ECLARON, on les appelait les "Paquis"; il s'agissait de petits jardins potagers qui étaient répartis de façon égale entre tous les "Foyers" du Bourg. A la Révolution, ce droit communautaire, considéré comme "féodal" fut aboli: on préféra accorder un lot à chaque famille en toute propriété. On continue donc de s'y rendre souvent avec ses outils de jardin et sa brouette pour y travailler et y récolter quelques fruits ou légumes.

Au cours du XIX° siècle plusieurs familles procédèrent à des échanges ou à des ventes; d'autres y firent construire des bâtiments agricoles ou des habitations. Un peu plus loin en arrière, ou bien le long des Promenades le long de la BLaise, on voit encore le damier de petits jardins qui rappelle l'existence des anciens "Biens Communaux" établis au Moyen-Age.

Sur le côté ouest, entre le pont et le dépôt de verre, on peut voir l'emplacement sur lequel Napoléon I° assista au passage de ses troupes en direction de MONTIER-EN-DER. Une jeune fille qui habitait la maison immédiatement voisine (disparue aujourd'hui) décrocha les volets de sa demeure et les proposa à l'Empereur qui avait les pieds dans la neige et la boue.

L'animation de cette route du Der était surtout donnée par le passage du Personnel des. Eaux et Forêts d'ECLARON qui partait déterminer les coupes de bois dans la Forêt et marquer au "marteau" les arbres qui seraient proposés aux adjudications du mois de septembre (celles-ci avaient assez souvent lieu dans l'ancien Hôtel de Ville d'ECLARON, bien visible sur les anciennes cartes postales d'avant 1918); quant aux marchands de bois, ils allaient visiter les lots qui les intéressaient ou bien s'occuper de l'exploitation. Tant qu'il n'y eut pas de "scieries", d'importants groupes de bûcherons se rendaient en forêt sur les chantiers d'abattage et de débitage du bois. Au retour, de lourds convois chargés de bois de charpente, de bois de chauffage défonçant la chaussée progressaient péniblement dans les ornières; plus légères les voitures de charbon de bois se dirigeaient vers les forges de la Région, notamment le haut-fourneau d'ECLARON (à partir de 1830).

Il reste que, avant le développement des transports routiers du XX° siècle, la chaussée du Der ne jouait qu'un rôle local: il n'y avait pas de trafic digne de ce nom entre SAINT-DIZIER et BRIENNE LE CHATEAU ou TROYES... La forêt du Der constituait une coupure humaine et économique aussi nette qu'une montagne entre deux vallées. En 1882 encore, on ne pouvait s'aventurer sur la route. du Der qu'à pied ou à cheval, mais certainement pas en voiture.

A côté du trafic des lourds charroie de bois. la route du Dert avait autrefois un deuxième rôle, tout aussi important: celui de desservir les immenses étendues d'herbes qui remplissaient tout l'espace entre la Blaise et la forêt (et qu'aucune plantation de peupliers ne venait interrompre); encore plus humides que maintenant, et souvent inondées par les débordements des cours d'eau, elles ne servaient, en aucune manière de pâturages (et encore moins bien sûr, de terre à culture); c'étaient les "prés fauchables".

Des foins

Au mois de Juin, avaient lieu les adjudications. des coupes de foin; elles étaient très prisées car l'alimentation des animaux en hiver était toujours un problème; l'affaire était suffisamment importante pour attirer des acheteurs venus du Perthois et des haras de Montier en Der et pour requérir les services d'un notaire; ces adjudications se tenaient dans la Salle de l'Audithoire devenu par la suite "Hôtel de Ville" et eurent pendant quelques dizaines d'années presque autant de notoriété que les adjudications de coupes de bois. C'est alors qu'on voyait passer les hommes munis de leurs faux et de leurs fourches. Quelques temps après, les charrettes chargées de volumineuses fenaisons gagnaient les granges du pays ou des villages plus éloignés. Après un délai de 24 heures, la Municipalité d'Eclaron accordait le droit de "râtelage", même dans les prés clôturés. aux familles pauvres et aux "vieillards" de plus de 60 ans.

De l'eau potable

Juste avant la forêt, à droite, au début du chemin qui conduit au barrage et au poste de garde du canal, on devine la fontaine Saint-Laurent: les habitants d'Eclaron qui désiraient boire une eau meilleure que celle qu'ils tiraient de leurs puits venaient y faire leur provision.

Des tuiles

De temps en temps débouchaient d'un autre chemin, sur la gauche, les livraisons de la "Thuillerie": installée depuis des temps très anciens, elle fabriquait des tuiles "rondes" appelées également tuiles "romaines", tuiles "plates" (pour les toits à forte pente) et des carreaux de terre cuite.

Des graviers

Dans les mois difficiles qui précédèrent la Révolution, le Conseil Municipal, dont faisait partie le prêtre desservant du pays, décida de venir en aide aux "sans travail" en créant, comme dans de nombreuses autres localités, et avec les encouragements du Duc d'Orléans, seigneur des lieux, un "Atelier de Charité" destiné à recharger la Chaussée du Der en graviers tirés du cours de la Blaise.

Des peupliers

Au début du XX°siècle, les ventes de foin devinrent un peu moins intéressantes: aussi, plusieurs propriétaires convertirent-ils leurs prés un plantations de peupliers.

Des processions

A la sortie du pays, à l'endroit où la route fait un coude, fût érigée au XVIII° siècle une "Croix de mission" en souvenir du passage des missionnaires dans la paroisse; disparue entre temps, elle fût rétablie en 1859 avec un Christ provenant des fonderies d'art de Sommevoire; c'était autrefois un lieu traditionnel de procession, en particulier au 15 Août.

Un pilote

En Août 1913. la prairie connût un moment exceptionnel avec les évolutions acrobatiques et l'atterrissage d'un des plus jeunes et brillants pilotes "d'aéroplane" de l'époque : Biélovuvic; venu participer à l'inauguration du terrain de "Robinson" il saluait ainsi le village dans lequel il avait passé de nombreux moments dans sa jeunesse.

Un petit train

En 1917 et 1918, la forêt du Der fût livrée par les Autorités Françaises aux Services Forestiers Canadiens et Américains: pour évacuer les énormes quantités de bois d'œuvre, de bois de mine et de bois de chauffage nécessaires aux armées du Front, un petit chemin de fer à voie étroite fût installé depuis le carrefour des "Quatre Tranches": suivant la route du Der, il traversait Eclaron et gagnait ensuite le canal et la gare.

Des avions ?

Pendant le printemps et l'été 1918, les formidables coups de boutoir de l'armée allemande et l'avance des troupes ennemies le 15 Juillet conduisirent le commandement de la Division Aérienne Française à prévoir des terrains de dispersion et de repli pour les bombardiers d'attaque au sol("Bréguet 14") de Saint-Dizier-Robinson,de Villers-en-Lieu, et leurs escadrilles de protection; il fut question d'aménager la plaine entre le ruisseau appelé "la Grande Noue" et la forêt du Der en terrain d'aviation; des ouvriers prêtés par nos Alliés Italiens commencèrent aussitôt les travaux. Mais le retournement de situation à partir du 8 Aôut suivant fit arrêter ces aménagements.

Des camions

Le goudronnage des chaussées révolutionna le trafic routier: dès avant 1939, les camions commencent à circuler sur la route; puis, ce seront les autobus; après l'interruption de la guerre et de la période des restrictions, la circulation reprend de plus belle, faisant une concurrence de plus en plus sévère à la voie ferrée.

Des maisons

L'assainissement général de la "plaine" dû à l'aménagement du grand Der (mis en eau en 1974) permit l'installation de plusieurs maisons d'habitation à l'ouest de la route.

Ainsi, la "Chaussée du Dert" qui n'avait autrefois qu'un rôle purement local, est-elle devenue maintenant un véritable axe de circulation; d'ailleurs, ne l'appelle t-on pas quelques fois "route de Montier-en-Der" et même "route de Troyes" ?

Philippe DELORME